Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes

mercredi 20 septembre 2017

L'électro-pop apaisée made in 2017 de Cigarettes After Sex, Hot Sugar, Cornelius, & Dâm-Funk

Cornelius

  Ca ne vous aura pas échappé, l'électronique "chill" est une tendance lourde ces dernières années, du domaine purement électro à la pop en passant par le jazz ou le rap. Retour aux BO italiennes des 70's ? A la pop lounge du début des années 2000 (Air...) ? Probablement une réponse à un système qui fait de nous des êtres sursaturé d'informations, forcés à aller toujours plus vite, mais on ne va pas faire de la psychologie du dimanche ou de la sociologie de plateau télé ici. On va plutôt parler de 4 disques merveilleux qui font naviguer nos tympans en eaux calmes avec maestria.


Cornelius - Mellow Waves (2017)

  Commençons par le maître du genre, le japonais Cornelius, dont on a déjà parlé sur ce blog puisque j'ai fait de l'intro de l'album, "If You're Here", un de mes morceaux de l'été. Sa musique est subtile comme du Air, nuancée comme du Radiohead, douce-amère et drôle comme du Beck, et s'autorise des sorties rock ("Sometime Someplace"), minimalistes ("Surfing On My Mind Wave Pt.2"), dancehall ("Helix Spiral"), avec toujours ce soupçon de folk, de jazz et une électronique maîtrisée, discrète mais audible, texturée mais pas clinquante. Un très bel exemple de ce qu'on peut réussir à merveille dans le genre. Ce superbe album à la pochette sexuelle est à écouter ici.

  Mais comme on va le voir, malgré un vécu mois long, les petits nouveaux peuvent aussi se fendre d'un disque tout en retenue. Car on va évoquer le cas de Cigarettes After Sex, qui partagent avec Cornelius un traitement de la voix assez personnel et addictif. 



Cigarettes After Sex - Cigarettes After Sex (2017)

  Comme du shoegaze avec une voix en avant, comme des The xx sans le silence, comme du trip-hop sans les rythmiques ("Opera House"), la musique des Cigarettes After Sex intrigue. D'abord grâce à cette voix, comme on l'a dit, légèrement modifiée. Un poil boostée dans les graves, un poil saturée, un peu de reverb quant il faut... Et ce, toujours bien dosé. Et puis le plus important suit : les mélodies vocales. Bien mises en avant par un accompagnement musical qui sait calmer le jeu pile au moment où la voix déboule, chacun laissant la place à l'autre dans un échange permanent chant - musique (c'est criant sur les très belles "K" et "Sunsetz").

  Le seul défaut de ce disque, s'il fallait en trouver un, c'est qu'à l'instar d'un LP de Lana Del Rey (dont ils partagent l'esthétique rétro référencée : cf le titre d'un morceau comme "John Wayne"), le rythme lent et homogène tout au long du disque et le son éthéré peuvent captiver lors d'une écoute et lasser lors d'une autre plus distraite ou d'une humeur incompatible. C'est surtout vrai pour les morceaux un peu plus faibles comme "Each Time You Fall In Love", "Truly". Mais là encore, ce défaut peut être une qualité, forçant l'esprit au calme, au ralentissement, et ça marche toujours avec des morceaux comme "Flash", relecture moderne d'un post-punk au léger parfum americana, comme une reprise de Chris Isaak par les xx ou Beach House. Ou comme sur "Sweet", dont le refrain un poil psyché folk (ces guitares carillonnantes) émerveille. 

  Bref, le disque n'est pas parfait, mais il est tout de même très très bon. Une vraie démarche, un son personnel, à contre courant de ce qui marche a priori (même si des précédents comme Cornelius, les Young Marble Giants, les xx, ou Lana ont montré que ça pouvait prendre), c'est tout ce qu'on peut espérer d'un jeune groupe, et c'est largement atteint ici. Et on va encore en écouter deux autres exemples ci-dessous.
A écouter par là.



Hot Sugar - The Melody Of Dust (2017)

  Je ne connaissais pas du tout Nick Koenig, qui produit de la musique sous le nom de Hot Sugar depuis 2011. Enfin, si, je connaissais le morceau "Sleep", qu'il avait produit pour l'excellent album Undun de The Roots, sans savoir que ça venait d'un membre extérieur au groupe. Pas totalement un débutant donc, il a développé un vrai son et une technique à lui ("associative music", en gros un énorme travail de sampling pour arriver à des sons inédits),  depuis son adolescence, et il a déjà publié un album, des EP, produit pour des rappeurs et pour des documentaires.

The Roots & Hot Sugar - Sleep (2011)

  Bref, son deuxième long format, The Melody Of Dust, est une merveille de pop électronique dans lequel la science du son de Hot Sugar sert des mélodies limpides, touchantes et attachantes. Et ça donne forcément un résultat assez inédit et immédiatement appréciable, dès l'introductif "Frosted Glass". Dans lequel on entend bien sa démarche : mêler instruments, samples, field recording, filtres, bref comme il le dit lui même "capturer un son tel un photographe immortalisant une belle image", pour servir une mélodie. 

  Mais il ne sort pas de nulle part. On entend des échos post-dubstep à chercher chez SBTRKT ou James Blake dans la rythmique puissante de "Plasma" ou "Nausea", servant à appuyer ces mélodies liquides, insaisissables, cachées entre deux nappes de voix trafiquées et jouées au synthé (façon Soft Hair). Et qui font la beauté des chef-d'oeuvres que sont "For The Bird", "Coffin in the Clouds"à la prod presque trap, l'excellente "i first heard the melody within the womb", dont le titre résume bien la démarche sonore du bonhomme,  et surtout ma préférée, la renversante et hyper bien nommée (c'est drôle, et poétique) "The Life Of A Goldfish".

  Certes, parfois on peut avoir l'impression d'une répétition dans les rythmes, les structures ou les sons, mais le projet est tellement unique en lui-même qu'il serait malhonnête de demander à l'artiste de ne pas exploiter ce terrain vierge à fond avant de passer à autre chose. De même, une certaine grandiloquence pointe parfois son nez, mais elle ne fait que mieux mettre en valeur des douceurs comme la comptine oblique "Death Is The Ultimate Reward".

  Vous l'aurez compris, ce LP est singulier, il vaut vraiment le détour, ne serait-ce que pour "The Life Of A Goldfish" et vous auriez tort de vous en priver. 


Dâm-Funk - Architecture EP (2017)

  Dâm-Funk est autre musicien que j'adore, ayant fait ses preuves en renouvelant considérablement l'électrofunk avec une intégrité, une vision et un talent rares. Ce dernier EP, plus froid, plus house voire un chouia techno, illustre magnifiquement son thème architectural avec des morceaux de house / funk constructiviste comme l'obsédante "Break Out" et la nostalgique, tranquille mais musclée "Your House", et sait s'en écarter avec la mélancolique et sensuelle "Hazy Stomp" aux percus discrètes mais futées planquées derrière la beauté aguicheuse des synthés. 

  Un magnifique EP trois titres, parmi les meilleurs de l'année, qui offre également repos et apaisement en faisant appel à la sensualité et à intelligence de son auditeur. Une magnifique oeuvre d'art dans laquelle on ressent toute la grandeur d'âme de l'artiste. A écouter absolument là !

Alex



  

lundi 18 septembre 2017

Le disque de l'été, version 2017 : Arcade Fire & Calvin Harris


  Aujourd'hui, on va parler de deux disques de l'été, dans des optiques différentes mais partageant cette même saveur estivale, Everything Now d'Arcade Fire et Funk Wav Bounces Vol.1 de Calvin Harris. Soit deux façons plus ou moins assumées de composer une ribambelle de tubes estivaux.


ARCADE FIRE - EVERYTHING NOW (2017)

  Ce qui est intéressant avec cet album d'Arcade Fire, c'est qu'il est l'évolution logique d'un groupe allant vers un son toujours plus pop avec une popularité grandissante. Les moyens grandissants du groupe lui permettent désormais de sortir de vrais blockbusters pop, ce qui est sans doute ce qu'ils ont toujours cherché, le groupe a toujours eu cette dimension épique et stade-compatible, héritée de U2 ou Springsteen. Mais c'est aussi contradictoire avec leurs débuts très indés, leur esthétique globale et leur état d'esprit rattaché à cette scène et à ces valeurs fuyant le mercantilisme. Pour réussir à concilier les deux, ce disque est donc ouvertement pop, le plus simple et accessible jamais produit par le groupe, mais dans un but conceptuel : dénoncer, ou en tout cas se moquer, de tout ce monde aliénant de grosses corporations, de fric, d'apparences. Et puisqu'on n'est pas à un paradoxe près, c'est sur la major Columbia (Daft Punk...) que le disque sort. Mais c'est cette tension entre le fait de vouloir faire quelque chose d'exagéré, d'ironique, et le fait sous-jacent de vouloir faire de la bonne musique, qui amplifie la tension accessibilité - authenticité déjà à l'oeuvre et créé un vrai danger pour le groupe, lui permettant de marcher sur le fil.

Arcade Fire - Everything Now (2017)


  En effet, même si ce disque est l'évolution logique de Reflektor, il est bien plus loin de la zone de confort du groupe que ce qu'on pourrait penser au départ. Beaucoup moins rock, avec ce que la pop implique de dénuement et de premier degré, même si le groupe utilise encore le fard de l'ironie pour s'y cacher. Et ça marche. Sur les premiers morceaux, l'aspect cynique, le côté tubesque et la qualité musicale suivent : l'enchaînement "Everything Now" (inspirée d'une compo de Francis Bebey, "The Coffee Cola Song", qui y est samplée) et "Signs Of Life" est un petit sommet de pop sous perfusion post-punk/disco-funk. Une double réussite parfaite, co-produite par Thomas Bangalter de Daft Punk et Steve Mackey de Pulp, et déjà abordée dans la rubrique Chansons de l'été, qui est tout à fait remarquable.


  "Creature Comfort", réalisée avec l'aide de Geoff Barrow de Portishead, mêle arena rock, clavier indus oppressant, et songwriting vieux comme le rockabilly, et appuie de façon très futée sur la distorsion entre les éléments plus rock, violents, et la mélodie principale jouée au xylophone, entêtante et finalement toute aussi absurde  que ce clavier ultra-répétitif qui finit en pouet pouet et ces choeurs too much

Arcade Fire - Creature Comfort (2017)


  Alors évidemment, le groupe se plante un peu parfois, comme sur "Peter Pan", qui commence bien, avec un son original, entre pop et dub, mais qui souffre d'un chant peu intéressant et d'une surcharge de production. En instrumental, en coupant un truc par ci et un par là, ça serait mieux passé. De même, la tentative sud-américaine (selon Win Butler) "Chemistry", entre ska et rock 50's, tourne rapidement un peu en rond façon fanfare, faute d'idées, et ce malgré un départ sympathique. Les deux "Infinite Content" sont également un peu en dessous, pas mauvais mais pas très intéressants ni inspirés non plus, que ce soit la version pop-punk ou la country-folk, même si cette dernière s'en sort mieux. 

  Qualitativement au dessus, "Good God Damn" est une honnête chanson pop-rock, pas sensationnelle mais plutôt bonne pour le coup, et qui rappelle la sympathique tentative disco Chinese Fountain des Growlers. Un bon funk-rock qui fait plaisir en été.  

The Growlers - Chinese Fountain (2015)


Arcade Fire - Electric Blue (2017)


  Mais la fin du disque rattrape ce ventre mou : "Electric Blue" évoque un mix entre le "China Girl" de Bowie et la période disco de Blondie produite par Moroder. Ça claque, c'est tout simplement excellent, apparemment sans efforts. Un vrai tube estival, je vous dis ! De même que la très bonne "Put Your Money On Me", dont l'arpeggiator oppressant porte la marque de Bangalter. Une merveilleuse chanson qui se conclut par un moment pop euphorique très ABBA, et absolument grandiose. "We Don't Deserve Love" décolle quant à elle lors de son refrain réminiscent de The Suburbs. Oh, et les variantes électronico-orchestrales autour de "Everything Now" en début et en fin d'album sont plaisantes, et le fait qu'il se lise en boucle est cool.


  Bref, Arcade Fire a plutôt réussi son pari, malgré quelques ralentissements en milieu de course. Ils offrent un album estival, plein de poussière et de coups de soleil dans la nuque, de centre villes moites, de lendemains de fête et de paillettes qui collent à la peau. C'est sans aucun doute leur moins bon album, mais c'est quand même un très bon disque, honnête, et qui je l'espère aura le mérite de rameuter de nouveaux auditeurs vers des musiques moins évidentes. 




CALVIN HARRIS - FUNK WAV BOUNCES VOL. 1 (2017)

  A l'inverse de celle d'Arcade Fire, la démarche de Calvin Harris est simple, claire, assumée. Le talentueux DJ qui n'a pas convaincu sur le format album depuis son premier il y a déjà dix ans, a décidé de se sortir temporairement de l'EDM commerciale et souvent vide qui lui rapporte des sous mais ne vaut souvent pas grand chose artistiquement pour pondre un blockbuster néo-disco fait artisanalement (il a quasiment joué de tout, avec plus d'instruments acoustiques et électriques qu'à l'accoutumée : guitare, basse, piano, claviers, pour accompagner l'électronique). Et c'est assez clair : lorsqu'il se ressaisit et se donne à fond, il est très bon. L'ensemble du disque, pensé pour être un disque de l'été, facile, accessible, gavé de tube, dansant ou au moins remuant, est une réussite totale sur tous ces plans, et arrive même à atteindre une certaine profondeur, une certaine âme. 

  Le projet a été bien pensé et savamment construit, des chansons faites main aux visuels et clips soignés, dégageant une esthétique globale un peu vintage mais uniquement pour le fun. En effet, il est difficile d'être passéiste quant on invite tout ce que la planète compte comme chanteuses de rnb et mumble rappers autotunés bien dans leur époque. C'est donc un disque qui sonne comme un classique moderne, une tentative de Off The Wall version 2017. Et qui y arrive, grâce à l'aide de talentueux invités, à commencer par le génial Frank Ocean, habilement secondé par les omniprésents Migos sur "Slide", meilleure chanson ici et une des meilleures de l'année également. Ainsi que sur "Heatstroke", deuxième meilleure chanson du lot, poussée par la science rnb de Pharrell Williams, le génie fou du grand Young Thug et la voix tubesque d'Ariana Grande. Ces deux chef-d'oeuvres aux basses rebondies, aux claviers riches et à la construction irrésistible nous avaient fait présager un retour en grâce du producteur, et nous avaient donc bien aiguillés. De même que "Rollin", quasiment aussi bonne, grâce au rnb émouvant de Khalid et au rap magistral de Future.  

Calvin Harris, 2017

  Mais l'ensemble du disque se tient également très bien en dehors de ces sommets. Que ce soit "Cash Out", agréable disco saupoudrée de G-Funk, porté par un Schoolboy Q joueur, un PARTYNEXDOOR pop sur un refrain imparable, et rendue vraiment excellente par un pont soul profond et ludique de l'espiègle et talentueux DRAM. Ou sur sa jumelle, "Holiday", avec Snoop Dogg et Takeoff dans le rôle des MC et John Legend pour le sucre rnb. Ou encore sur le funk métallique de "Prayers Up", co-produite par A-Trak et portée par Travis Scott, qui signe encore un refrain mémorable.

  Même les morceaux outrageusement pop et les featurings qui faisaient grincer des dents a priori sont bons. Le dancehall de "Skrt On Me" arrive à accrocher l'oreille sans écœurer, et ce malgré le chant ultra autotuné et racoleur de Nicki Minaj et le son façon preset de zouk artificielle de la prod. Qui fait penser que le maître se rapproche de son élève française (suivez mon regard, attention plaisir ultra coupable). Même avec la présence de Katy Perry, et encore plus fort grâce à alle, le tube funk & ska "Feels" est imparable, avec là encore Pharrell Williams  chargé de saupoudrer tout ça de soul, de funk, de pop et de rnb (ce disque est un peu un Random Access Memories avec des invités jeunes et une ambition plus décontractée). Harris arrive même à rendre un couplet de Big Sean intéressant, seul Kanye est capable de ce genre de miracles en temps normal ! En tous cas, le morceau est mortel, et a marqué notre été, comme tout cet album en fait.

Clip de Feels, 2017

  Et le disque se finit par un joli tour de piste de la diva rnb Kehlani et du golden boy du mumble rap Lil Yachty sur "Faking It" rappelant l'excellence pop-rnb 2000's de Nelly Furtado. Puis par "Hard To Love", plus cool, presque indie pop, pour faire redescendre l'atmosphère grâce à la délicieuse chanteuse Jessie Reyez qui fait un boulot tellement merveilleux qu'elle évoquerait presque Minnie Riperton.

  Bref, ce disque gavé de tubes de l'été assumés est un vrai plaisir même pas coupable, un vrai bon disque de funk qui est on ne peut plus moderne mais arrive pourtant à garder une authenticité le reliant aux anciens du genre, malgré une démarche extrêmement commerciale. C'est du mainstream d'excellente facture réalisé à la main par un gars talentueux avec une vraie vision, une envie de plaire et une exigence sans failles, vous auriez tort de vous en priver !

Alex


samedi 16 septembre 2017

Helado Negro - Tiny Desk Concert (Live, 2017)


  Private Energy (cf ma chronique) est un des disques qui m'a le plus impressionné ces dernières années (cf mon Top 2016) et Helado Negro est un des artistes les plus intéressants de ces dernières années. Mais pas uniquement en studio, comme le prouve le live intimiste, qui se révèle sensible, délicat, subtil, puissant et sensuel, et que l'on peut réécouter à l'envie en cliquant ici (via NPR music).

Setlist :
"Transmission Listen"
"Young, Latin & Proud"
"Run Around"
"It's My Brown Skin"

Line-Up :
Roberto Lange - Guitare, Voix
Nathaniel Morgan - Saxophone
Angela Morris - Saxophone, Violon
Ben Lantz - Basse
Weston Minissali - Synthés
Jason Nazari - Batterie
Niki Walker - Ingénieur du son

Alex

vendredi 15 septembre 2017

2017 Indie Rock Comebacks : Grizzly Bear, LCD Soundsystem & The War On Drugs



  Cette année 2017 aura vu nombre de gloires du rock indé des années 2000 et 2010 remettre le couvert, pour certain depuis un bail. Nous allons aujourd'hui évoquer trois retours réussis : ceux de Grizzly Bear, de LCD Soundsystem et de The War On Drugs. Comment ces groupes ont-il fait pour rester pertinents après toutes ces années, dans un environnement déboussolant et avec un monde de la musique évoluant de manière folle ?  


Grizzly Bear - Painted Ruins (2017)

  Et pour commencer, quoi de mieux que d'écouter une valeur sûre ? Grizzly Bear, c'est une discographie impeccable pour l'instant, avec un sommet marquant : Veckatimest. En plus, le prédécesseur de ce Painted Ruins, Shields, était très bon et le groupe a pris son temps depuis. Et, vous le comprendrez assez vite, ce disque n'a pas à rougir devant ses illustres ancêtres, c'est peut-être même mon 2e préféré. Il contient des merveilleuses chansons mélancoliques aux climats riches, apaisés comme tendus, toujours mouvants, presque plus proches du jazz que de la pop, comme sur "Wasted Acres". Dans laquelle on notera une rythmique plus insistante, plus synthétique aussi, proche du trip-hop, et une utilisation de claviers bourdonnants moins discrets que d'habitude. Ce qui est confirmé par la pop bondissante et expérimentale de "Four Cypresses" et surtout par la géniale "Mourning Sound", dans lequel ces éléments sont boostés par un tranchant post-punk et une science de la mélodie tubesque. Excellent single, d'une richesse accessible, pure, belle et intègre. Tout est beau sur ce disque, et en particuliers les guitares et les voix.

  L'aspect trip-hop voire post-rock et jazz des rythmiques ressortent sur "Three Rings", ou la plus mélodique "Losing All Sense", dans laquelle les claviers sont utilisés avec une justesse impeccable (cf également "Cut-Out"). Mais le groupe sait autant faire preuve de finesse que de puissance, et sait faire vrombir les enceintes et cracher les guitares quand il le faut, comme sur "Aquarian", parfaite synthèse entre le rock indé d'où le groupe provient et leurs aspirations jazz dont on a parlé. Et ces déchirures de guitares qui lacèrent les chansons font tout le sel des derniers morceaux du disque autrement un peu plus plats que la moyenne, sur la bonne "Sky Took Hold" notamment. 

  Enfin bref, l'angle choisi par le disque : plus de jazz sur le fond, plus d'électronique sur la forme sans négliger les guitares pour autant, et insister sur les mélodies, est gagnant. C'est une réinvention légère mais notable, d'autant plus grande qu'on a du mal à la percevoir en général pour un groupe jouant une musique aussi complexe et riche d'influence que celle de Grizzly Bear. C'est une belle façon de relever le défi : s'enrichir pour évoluer à son rythme, changer sans se trahir et en mettant en valeur le plus important, les chansons. 

  Donc vous l'aurez compris, le disque (à écouter là) est excellent. Un retour gagnant et un opus parfait de plus dans une disco inattaquable, c'est vraiment un plaisir fou de retrouver le groupe de Brooklyn à chaque sortie, et ça fait surtout plaisir d'entendre un tel niveau de complexité et de finesse injectée dans une pop aussi accessible par ailleurs, disons que ça tranche avec le mainstream et qu'un tel niveau de polissage et d'artisanat est rendu de plus en plus complexe à atteindre pour beaucoup de groupes pour des raisons matérielles. Bref, on aurait tort de bouder un délice aussi rare et donc précieux.


LCD Soundsystem - American Dream (2017)

  Derrière une pochette aussi hideuse se cache pourtant un bon disque. Je ne vais pas vous refaire tout l'historique de la séparation puis de la reformation du groupe ni apposer un jugement moral dessus. C'était prévisible, ça fait un moment et si on aime le groupe et que les nouvelles chansons sont bonnes, ça valait le coup non ? La question est là : est-ce que ces nouvelles chansons valent le coup d'être sorties. 

  Je vous réponds de suite oui. Rien que pour "oh baby", et même si tout le reste avait été pourri, ça aurait valu le coup. Ce morceau, directement inspiré de la synthpop inventée par Martin Rev et Alan Vega de Suicide, est vraiment une des meilleures chansons, si ce n'est la meilleure, de LCD. Elle a une profondeur et une puissance à tous les niveaux, de la compo à la mise en son, qui la classe directement dans les classiques, à côté de nombreux anciens comme les Jesus & Mary Chain, Iggy Pop, Springsteen, ou de fantômes qui comme Vega hantent ce disque : ceux de Bowie, Leonard Cohen, ou Lou Reed. Et le côté doowop ou en tous cas pop 50's revue et corrigée façon dernier Vampire Weekend (qu'on retrouve un peu sur "american dream" en un chouia moins percutant), ça marche toujours sur moi de toutes façons. Surtout que James Murphy a vraiment progressé en termes de chant depuis le break, c'est assez divin aussi (on le verra par la suite, il s'est amélioré niveau guitares aussi). Et puis ce son de synthé énorme, réminiscent de "Dance yrself clean", me fout des frissons à chaque fois. Ça tombe bien, il revient aussi sur l'intense "How Do You Sleep"

  Je m'attendais à une suite à This Is Happening, mais la meilleure comparaison serait avec le premier album homonyme du groupe : les morceaux sont tranchants, longs, répétitifs, très dance, sans fioritures, et le disque en lui même est long. C'est criant sur "other voices", "change yr mind" et "emotional haircut" qui jouent le même dance-rock minimaliste et rêche inspiré par The Rapture, les Talking Heads, New Order et Bowie qu'au début des années 2000. On peut en dire de même de l'ultra répétitif et ultra bon disco-punk du parfait premier single "tonite", pile entre "Tribulations" et "Losing My Edge"Même si le glam du deuxième album se pointe à l'occasion de morceaux nostalgiques et riches en guitares comme "i used to" et "call the cops" (un chouia Strokes dans l'esprit, et très Bowie/Eno/Fripp dans la forme).

  En résumé, la démarche du disque (à écouter là), bien synthétisée sur un "black screen" final dépressif et épique, n'est pas comme chez Grizzly Bear le renouvellement via de nouvelles envies créatives, mais bien l'introspection, la nostalgie et le repli sur des références de plus en plus évidentes, sur ses anciennes œuvres et sur une certaine esthétique sonore vintage. Mais ce n'est pas un mal, car là encore le principal est là : les chansons. Que ce soit la démarche défricheuse et ouverte de Grizzly Bear ou celle plus rétro, passéiste et intime de James Murphy, la clé c'est ça. Si c'est bon, tout passe. Et sur le dernier LCD, c'est très bon, donc là encore l'exploit de ne pas avoir entaché la perfection de la discographie est réussi. 

  Tiens, sans le vouloir j'ai structuré ce papier comme une rédac de lycée (pourtant ça remonte maintenant). Après la thèse et l'antithèse, voilà la synthèse. Puisque pour avancer après un Lost In The Dream (2014) grandiose et acclamé à juste titre, Adam Granduciel de The War On Drugs a pioché dans le passé des sons, des idées, des inspirations, pour les triturer, les remettre dans un contexte différent. 


The War On Drugs - A Deeper Understanding (2017)

  En effet, plutôt que de créer un disque du futur ou du passé, il a créé un disque du présent qui sonne comme le souvenir distordu par le temps qu'on a de l'écoute d'un disque. L'idée d'un disque de rock 80s plutôt que le disque de rock 80s lui-même, ce qui implique de faire du bon avec des sons ou des techniques d'écriture qui ont pu être exagérés à l'époque, de leur apporter un regard moderne, pas tant comme une correction que comme un point de vue sélectif qui fait son tri de manière plus ou moins consciente dans l'image déjà incomplète et personnelle qu'il a de l'époque. Et c'est ce décalage qui rend les artistes revivalistes ne tombant pas trop dans le pastiche passionnants. 

  La démarche est flagrante sur "Pain". La chanson sonne comme un hymne d'arena rock du mitan des 80's mais n'aurait pas pu sortir à l'époque, la production moderne, l'exagération de certaines caractéristiques épiques, de la reverb sur le chant, sont des stigmates de notre regard moderne sur une période qui ne se rendait par définition pas compte de ses tics et ses excès. C'est de l'ancien, mais en mieux, ou en tous cas en différent (et en plus gros aussi, le final du morceau est monstrueux). Ainsi, Granduciel plonge le folk-rock mélodique de Springsteen et Tom Petty dans un bain de krautrock et de dream-pop sur "Up All Night" et sonne comme un disque de rock indé bien dans son époque. 

  Les morceaux sont à la fois amorphes et tubesques, insaisissables, ce qui a bien été décrit dans le très bon article de Stereogum sur le disque. Je vous engage à le lire, c'est très long mais c'est passionnant, la meilleure chronique que j'ai pu lire depuis longtemps. Ce qui y est dit et qui éclaire particulièrement l'écoute de ce WoD, c'est que le son est tellement dense que souvent on s'y perd, et c'est ce qui fait son charme et son identité. Par exemple, vous aurez peut être le souvenir d'une mélodie de guitare en tête en repensant à un morceau, mais en l'écoutant bien vous vous rendrez compte que la guitare ne joue en réalité qu'une partie de cette mélodie, et que le piano, la basse et divers claviers comblent les trous. C'est comme un énorme puzzle que le cerveau a du mal à recomposer. Et c'est ce qui fait tout l'intérêt du groupe. Ces chansons, ces mélodies, sont hyper accrocheuses mais impalpables car chaque partie est insaisissable en elle-même et indissociable du reste, tout fond ensemble indistinctement et la chanson percute le cerveau comme un bloc monolithique à appréhender en tant que tel. Et c'est aussi vrai sur des cavalcades pop-rock tubesques comme "Holding On", "Nothing To Find", ou "In Chains" que sur des accalmies pop-folk (qui n'oublient pas d'être épiques) comme "Strangest Thing", "Knocked Down", la encore plus dylanesque que le reste (encore plus dylanesque que Dylan ?) "You Don't Have To Go", ou "Clean Living"

  Cette démarche, post-électronique ou en tous cas post-Eno, évoque le travail d'un remixeur de génie plus que d'un "bête" groupe de rock, et le seul équivalent que je lui trouve est celui de groupes électro-pop comme Animal Collective décortiquant et reconstruisant le rock psyché et le rock indé 90's ou les artistes comme Flying Lotus, Thundercat et Shabazz Palaces qui apportent un esprit pop, hip-hop et expérimental à la déconstruction du jazz et de nombreux pans de la musique populaire. 

   Et puis il y a la plus épique des chansons épiques de ce disque épique, j'ai nommé la longue et épique "Thinking Of A Place", qui aurait mérité une chronique à elle seule, et qui comme l'ensemble des chansons de l'album et plus largement comme les trois LP chroniqués aujourd'hui donne à entendre de belles choses sonnant relativement neuves avec une guitare, ce qui est loin d'être évident en 2017. 

  Deux choses. Un, écoutez le disque, genre par ici. Deux, ce disque est une sacrée claque et un bon exemple de cette 3e voix, de cette démarche de revival qui ose piquer dans les tares du passé pour en faire les beautés du présent, et que j'avais déjà évoqué avec le dernier Timber Timbre, dans lequel le groupe s'est "forcé" à utiliser des sons qui ne lui paraissaient pas être de bon goût (notamment 80's), afin de se dépasser et de s'ouvrir un nouvel horizon créatif. Un peu comme le dernier Arcade Fire également, qui pioche sans vergogne dans la pop à paillettes des mêmes années 80.

  Après tout ça, merci à vous, pour votre lecture et vos commentaires, en espérant que ça vous ait plu, et bonne écoute à vous. A bientôt !


Alex


mercredi 13 septembre 2017

DeMarco & Co 2017 : Mac DeMarco, Infinite Bisous & Jakob Ogawa - L'influence DeMarco/Mockassin


Mac DeMarco - This Old Dog (2017)

  Un album de Mac DeMarco, c'est toujours un événement. Pas pour des raisons extra-musicales, pas pour son charisme un poil slacker dans l'esprit, pas pour le retentissement médiatique (relatif, on parle d'une presse très spécialisée). Mais parce que chacun de ses disques est impeccable, suffisamment différent du précédent et réalisé avec un soin total pour susciter un intérêt toujours renouvelé. Pour This Old Dog, un déménagement a forcé l'artiste à ré-enregistrer des chansons jouées depuis longtemps et déjà présentes sous formes de démos, ce qui n'est pas dans sa façon de travailler habituelle très spontanée. Il en résulte une collection de chansons très travaillées, avec un soin apporté à chaque détail. Et ça s'entend dès "My Old Man", au texte très personnel et bien foutu, qui annonce bien la couleur du disque : folk avec des petites touches synthétiques. 

  Plus proche des précédentes sorties dans l'esprit, "This Old Dog" est une magnifique ballade downtempo qui, malgré sa guitare réminiscente de la pop-rock indé futée et créative des années 90, Pavement et Elliott Smith en tête, doit presque plus aux crooners des années 30-40 qu'à tout ce qui a suivi. Un peu comme "Baby You're Out", country-folk imprégnée de psyché doux façon Donovan et d'une créativité vocale assortie d'une folie attachante rappelant Harry Nilsson. Les légères touches de clavier et les percus discrètes mettent bien en valeur le génie du songwriting initial. Autre influence qu'on n'aurait pas imaginée, Paul Simon (voire ses descendants de Vampire Weekend), flagrante dans l'écriture souple, pop au parfum de classique "One Another", qui se paie également des inflexions vocales à la Dylan (retrouvées sur "A Wolf Who Wears Sheeps Clothes") et une guitare à la Doobie Brothers sur la fin. Le folk-rock FM sous-estimé de ces derniers infuse également le beau "Still Beating". Mais la force de DeMarco, c'est que ça ne sonne jamais rétro ou vintage, il a vraiment un son à lui, ce discret mélange de guitares et de synthés, tous gavés de chorus, qui a changé le son de la pop comme on le verra un peu plus bas.

  Ce son irréel, on l'entend sur "Sister", tellement dépouillée et émouvante qu'on croirait une compo d'Alex Chilton, mais là encore avec un chant de crooner et toujours cette voix poétique et éraillée, qu'on associe avec Pete Doherty. Côté folk, on a aussi une folle cavalcade quasi uniquement instrumentale de 7 minutes pour "Moonlight On The River", expérimentale comme peut l'être une des autres grosses influences en termes de son pour la pop moderne : Connan Mockassin.

Mac DeMarco

  Et puis il y a les chansons à dominante synthétique, souvent stellaires, d'une beauté irréelle et nocturne, proches du dernier Homeshake (normal, Pete Sagar est son claviériste attitré), voire même du dernier Tame Impala. Ces sons presque chillwave ou vaporwave de claviers détunés apportent un côté vraiment déchirant aux morceaux concernés, sur un album déjà bien intimiste et émouvant même sur les morceaux plus folk. On parle des merveilleuses "For The First Time", "Dreams For Yesterday" qui sonne très musique de films, l'aquatique et dramatique chanson "One More Love Song", entre piano bar jazz et Beatles période Abbey Road. Et puis surtout la merveilleuse "On The Level", électro-funk froid ultramoderne immédiatement obsédante, comme si Dr Dre avait co-produit le New Order des débuts. Un classique instantané. Comme "Watching Him Fade Away", suite d'accords renversante au son tellement bossé qu'on dirait du James Blake apaisé, assortie d'un chant dépouillé de DeMarco.

 Un grand album à écouter ici. Et comme je l'ai dit, le tandem DeMarco/Mockassin a révolutionné le son de la pop, et je vais vous en donner un exemple tout de suite avec le disque d'infinite bisous, projet du britannique basé en France Rory McCarthy, qui a joué de la guitare pour Mockassin et de la basse pour DeMarco (on ne fait pas plus direct comme lien !).
infinite bisous - W/Love (2017)

  Le combo synthés détunés / électro caressante et mélancolique (ici bien représentée par la superbe "Brake"), guitares pleines de chorus et voix trafiquées comme chez LA Priest et Soft Hair que je viens d'évoquer est poussé à son paroxysme via la créativité de McCarthy, qui y infuse des éléments funk/rnb à la Sly Stone / Bootsy Collins sur un thème classique pour un expatrié ("Lost In Translation /1" et "/2"). Il s'y permet même une outro synthétique quasi gospel.

  C'est d'ailleurs un miracle qu'un bassiste et guitariste aussi doué soit également génial claviers et électronique en mains, comme sur "Naughty Tears" qui incorpore les textures IDM dans une pop cinématographique comme peu de gens en dehors de Air savent le faire, ou sur le japonisant "Teen Sex", dans l'esprit du dernier Cornelius. Ou sur "The Past Tense", proche de LA Priest et James Blake, avec là aussi des influences nippones.

Rory McCarthy

  Vous entendrez bien la parenté avec DeMarco sur des titres comme l'excellentissime "Confused Porn", mais vous y découvrirez surtout la voix unique d'un artiste qui, comme la plupart des gens qu'on a cité depuis tout à l'heure, est trop malin et créatif pour se limiter à un plagiat, mais sait comme tous les grands puiser dans les bonnes idées des autres des bases solides pour y exprimer sa propre sensibilité. Et parfois, il s'en affranchit carrément comme sur "Why Should I?" qui ne ressemble à personne d'autre, ce mélange de rnb et d'électro-rock lo-fi permettant mille dosages inédits, du DAMN. de Kendrick Lamar qui en était gavé à Homeshake en passant pas infinite bisous, la moitié du label Stones Throw et Jakob Ogawa comme nous allons le voir après. Autres morceaux aliens : "Terminally (Lovesick)", jazz-folk futuriste en avance de quinze ans sur tout le monde, et "Life + You", tube underground qui devrait être un tube tout court.

  Bref, c'est un super bon disque. A écouter absolument (ici par exemple), et à chérir. Comme le très bon EP du jeune (19 ans!) norvégien Jakob Ogawa, sur lequel nous allons maintenant nous attarder.



Jakob Ogawa - Bedroom Tapes (2017)

  Alors là, ça va être simple : c'est un énorme chef-d'oeuvre d'électro-pop avec un chant rnb divin. Claque immédiate de la syncope sensuelle de "Up And Away", d'une douceur vocale quasi jazz, à "Let It Pass", un des meilleurs singles de ces dernières années, aussi bien écrit qu'un Beatles, aussi pur qu'un Beach House et aussi bien chanté qu'un disque de la Motown

  Mais tout le reste est à niveau : le duo masculin/féminin avec Clairo "You Might Be Sleeping" est exquis, bon comme un classique pop et moderne dans l'exécution, "Perfect Sweet Boy" est réminiscent de DeMarco, Mockassin, Bon Iver et Prince en même temps, donc il ne peut être que bon, et "Next To Me" met en avant le côté funky et crooner agile d'Ogawa, passant d'une voix basse au fausset en un instant et avec grâce. 

Jakob Ogawa

  Un seul regret (enfin deux) : que la belle "You'll Be On My Mind" (2016) et surtout la merveilleuse "All Your Love" (2017), rivalisant presque avec "Let It Pass", ne soient pas présentes sur l'EP. Sinon, c'est une vraie perle que cet EP beau à pleurer, en écoute par là.


Alex


lundi 11 septembre 2017

The Drums - Abysmal Thoughts (2017)


  Je ne suis en général pas partisan du fait de lire les interview des artistes avant d'appréhender leur art, on a parfois trop d'explications qui désacralisent et démystifient trop la chose en y accolant des situations trop précises ou trop personnelles. Mais dans le cas de Jonny Pierce, seul membre encore à bord de The Drums, c'est tout l'inverse. A chaque album, ses anecdotes personnelles enrichissent sa musique. Il faut dire que le gars a du background : gay élevé dans une secte ultra de chez ultra (et chez les chrétiens US, y'en a des bien tarés), quitté successivement par deux piliers du groupe et amis très proches, ayant subi un divorce, il en a vécu des trucs. Et c'est toujours cette pop de fuite en avant, lumineuse et fragile dans un environnement sombre et oppressant, qu'il met en avant dans ce qui est désormais son projet solo. Pourtant, le son du groupe est inchangé, il est même radicalement moins électronique que sur ses merveilleux singles solo et sur les deux derniers disques (Encyclopedia surtout). 

  Les guitares post-punk et le chant accrocheur de Pierce guident l'auditeur dans les soubresauts rythmiques hérités des 80's, de Joy Division aux Chameleons en passant par Gang Of Four, The Jesus & Mary Chain, les Cure et toute la scène mancunienne. Et c'est la recette gagnante des trois premiers morceaux du disques, sublimés par la voix et le songwriting impeccables de Jonny : "Mirror", et "I'll Fight For Your Life", à la rythmique sèche quasi country et aux touches électroniques plus audibles, qui caractérisent bien la fuite en avant dont je parlais, et "Blood Under My Belt", digne successeur aux tubes "Let's Go Surfing" et "Money".

  Les guitares retrouvent à nouveau ce son plus américain, un poil country/folk, sur "Heart Basel", sous la pulsion coldwave intacte, ainsi que sur "Shoot The Sun Down" où l'aspect synthétique renforce la comparaison avec des groupes comme les Horrors et le Joy Division tardif, et enrichit le son d'une manière dramatique et bienvenue. Des ouvertures, il y en a aussi sur la new wave revisitée façon dub de "Head Of The Horse", sur le mid-tempo "Are U Fucked" à la limite de la dissonance et à la variation de rythme appréciable et théâtrale, dans les synthés marrants de "Rich Kids", ou sur la très étrangement mixée "Your Tenderness" aux accents électro aquatique et jazz easy listening façon Sting. Il y a même une chanson folk, "If All We Share (Means Nothing)", entre Sufjan Stevens, Panda Bear et Joni Mitchell. Et grâce à ces petites touches, même si le son reste très homogène, et si les chansons peuvent se ressembler pour une oreille non avertie, les hooks de chaque morceau, même sur les morceaux plus classiquement post-punk à guitares comme "Under The Ice" ou "Abysmal Thoughts" (qui a quand même des accents africains), sont uniques et mémorables, chacun à leur façon, derrière ces saccades rythmiques propulsives. Et chacun est indispensable à faire de cet album une grande réussite pop et rock.

  Je vous conseille donc vivement l'écoute de cette perle, impeccable de bout en bout, de la part d'un des meilleurs groupes de ces dix dernières années, et l'un des rares à savoir faire de la qualité guitare en main et à rameuter des jeunes en même temps avec une musique aussi personnelle. A écouter ici.

Alex

samedi 9 septembre 2017

BabX - Ascensions (2017)


  BabX, c'est l'auteur-compositeur-interprète et compositeur de génie qui m'a conquis en 2013 avec Drones Personnels, son 3e disque déjà, un album sensible, puissant et touchant, d'un raffinement inédit. Mais j'avais déjà entendu sa patte derrière certaines des meilleures chansons de Camélia Jordana ou Julien Doré. Sur l'album de 2013, on entendait beaucoup de Bashung, de Christophe, de Manset, de tout ce qui s'est fait de mieux en pop française en fait. J'étais passé complètement à côté de Cristal Automatique 1 (2015), autre bon album, beaucoup plus sombre et violent, empruntant au post-punk ou aux musiques de film, à la valse, et à la pop pré-Elvis marquée par le jazz, avec un axe rock indé lo-fi (façon Alister), aux thèmes poétiques sombres proches dans l'esprit des Fleurs du Mal, d'ailleurs les morceaux ont des titres évocateurs quant aux origines du projet, celui-ci mettant en musique leurs textes : "Arthur Rimbaud", "Charles Baudelaire", "Jean Genet"...

  Et si j'évoque ces albums, c'est que Ascensions est un mélange harmonieux des deux, de l'écriture ciselée, douce et profonde de Drones, et de la puissance sombre de Cristal. Et ce dans une optique jazz parfois préfigurée dans ces albums, notamment dans ce dernier. Le mariage entre une chanson française de haute volée et un jazz sobre et intègre fait des étincelles : les deux premières parties d'"Omaya", ode à une figure de la résistance face à l'OEI, rivalisent de beauté : poésie sèche, accords austères, liquides et froids, batterie pleine de poussière et de mémoire, avant le premier zénith poétique et musical du disque : la partie 3 d'"Omaya", à la beauté saisissante, immédiate, glaçante, paralysante et obsédante. Un sommet de chanson française. Digne du Barbara le plus hanté, le plus habité, et du Bashung bluesy, marécageux et roots des dernières années. 

  Un "Psaume" païen vocoderisé moquant le Dieu Argent plus loin, on tombe sur le deuxième paroxysme de la beauté froide du disque, "L'homme de Tripoli", où la voix irréelle de BabX évoque un mélange de Christophe, Michel Berger, François & The Atlas Mountains et Manset, issue d'un vieux vinyle qui grésille et produite par l'ingé son de Cigarettes After Sex. Et la musique, obsédante, blanche, souligne la beauté macabre, ironique, empathique avec les victimes et sans pitié avec les puissants irresponsables du texte, délivré avec une diction implacable et transcendé par un refrain aérien. Là encore, c'est indépassable.

  Le blues francophone de BabX illumine la fin de disque, avec un enchaînement plus apaisé entre "Le Déserteur" et "Alpiniste", expérimental et pop façon Petit Fantôme avec toujours ce jazz nocturne et carnassier, encore plus noir que le chef-d'oeuvre méconnu de Raphaël, Super Welter. Et le disque se clôt par deux collaborations. Tout d'abord, "Tango" avec Mujahin Hajana au chant, superbe morceau façon Trenet ou Gainsbourg période "La Javanaise", avec un jazz aussi libre que rassembleur dû au merveilleux groupe et Supersonic, qui tient quand même son nom d'un album de Sun Ra. Puis une reprise de la "Trilogie Omaya" avec rien de moins que le légendaire Archie Shepp au saxophone. 

  Bref, un chef-d'oeuvre absolu, un des meilleurs albums de l'année, voire le meilleur, sans aucune hésitation. Qui touche des sujets graves, profonds, et importants, et les traite via le prisme de l'art avec grâce et une implacable rigueur. Et que vous vous devez d'écouter, par exemple ici.

alex