Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes

samedi 3 décembre 2016

2016, Disco-Funk meets Electro Pop : Bibio - A Mineral Love, Breakbot - Still Waters & Justice - Woman

  Aujourd'hui je vais vous présenter trois disques qu'on pourrait qualifier d'électro-pop, composés avec amour par des artistes curieux et ouverts, dont les influences variées (du disco-funk, au folk jusqu'aux musiques médiévales) emmènent leur musique vers de riches continents sonores mettant en valeur des mélodies fortes, et qui ont le mérite de nous dépayser et de faire voyager au moins temporairement nos esprits loin de la grisaille hivernale. Et de celle de l'actualité de cette années 2016 aussi pourrie pour l'actualité internationale (et les décès d'icônes de la musique) que grandiose musicalement parlant  (merci aux jeunes et aux survivants).



Bibio - A Mineral Love (2016)

  Chez Bibio, ça commence tout doux. Arpèges psyché-folk, choeurs angéliques à la Sufjan Stevens, électronique discrète. Ca fleure bon le home studio, on entend le grain des instruments. Pareil pour "A Mineral Love", funk langoureux avec basse et boîte à rythme lascifs hérités de Sly Stone et claviers French Touch (on pense à la deuxième moitié plus mélancolique et nocturne de Discovery des Daft Punk). C'est mélodique, ça chante comme un croisement entre Ariel Pink et les Bee Gees, c'est parfait. On pensera à nouveau à Sly sur le superbe single "Feeling" tellement funky et surtout tellement bon que c'en est presque douloureux.

  On retrouvera la folk psyché sur l'immaculée "The Way You Talk" (avec les vocaux purs de Gotye), "Wren Tails" et "C'est La Vie", puis agrémentée de claviers et d'une basse soul sur "Raxeira". Ce mélange soul-folk fera des merveilles sur le single "Town & Country", autre chanson mémorable. La rythmique électro de "With The Thought Of Us" propulsant ce drôle de mix avec grâce et aplomb rappelle pourquoi le tripatouilleur pop Bibio est signé chez Warp. Il sera carrément question d'électrofunk avec "Why So Serious" qui rappelle le meilleur des années 80, décennie fertile, mais avec un twist rnb 90s. Dans le même genre, "Gasoline & Mirrors" et "Light Up The Sky" sont moins inspirées, dommage, ce diptyque est le seul point faible d'un album autrement ultra impressionnant. Et la fin de l'album est sauvée par la superbe incartade guitaristique "St Thomas"

  Ce disque, vous l'aurez compris, est d'une beauté éclatante, je vous le recommande fortement (d'ailleurs je vous mets un lien là pour l'écouter), et je ne me lasse pas de me le passer en boucles depuis quelques mois. 





Breakbot - Still Waters (2016)

  Vous connaissez sûrement Breakbot. C'est le petit génie du versant disco/funk de la deuxième vague de la French Touch. Il a pris son temps pour nous concocter cet album, et le moins qu'on puisse dire c'est que ça valait le coup. Sa musique, déjà irrésistible, fort bien composée et avec un son vraiment personnel, a pris une ampleur inattendue. Il serait pas loin de rivaliser avec les tubes les plus accessibles de Metronomy avec des titres comme "Back For More" qui prend le temps nécessaire pour s'envoler, "The Sweetest Romance", "My Toy" et "Turning Around". Mais tous les autres titres sont de potentiels petits tubes, pour peu que vous goûtiez le funk électronique. Seul bémol, pour aller encore plus loin, il devra peut-être se séparer (douloureusement) du chant d'Irfane, qui fait partie de l'identité Breakbot et qui est charmant ici, mais qui commence à montrer un peu ses limites techniques tout au long du LP. D'ailleurs, l'utilisation d'un chant féminin sert vraiment bien les morceaux, et ce sont souvent ces chansons là que je préfère. 

  En définitive, ce disque est donc une petite bombe du genre, à écouter absolument (là par exemple) si vous n'avez pas peur d'un peu de sucre dans votre funk (ou votre pop). 





Justice - Woman (2016)

  Justice nous avait régalé avec un premier album gavé d'une électro-punk rentre dedans, gonflée à la disco et au hard, et assez inédite, suivie d'une épopée électro-rock épique et novatrice. Les deux compères, graphistes à la base, ont depuis gagné en assurance et ça se ressent sur le disque. Tout est très maîtrisé, et la production s'en ressent, c'est vraiment niquel. Mais, ils le savent et Gaspard l'a même dit il y a quelques années, "la technique est l'ennemie du style". Cette maîtrise supplémentaire, cette confiance nouvellement acquise, et les années passant (les gars se sont posés, sont désormais bien trentenaires), ils ne vont évidemment pas faire la même musique qu'à leurs débuts. Tout ça pour dire que cet album est plus chaud, avec un son plus riche, qu'il est plus maîtrisé, mais qu'il manque sans doute de la rage, de l'étincelle, de l'énergie créatrice des deux premiers. 
  Justice reste en terrain balisé et creuse son sillon, c'est une démarche artistique tout à fait respectable, qui a comme toute autre les défauts de ses qualités (et inversement). Elle peut paraître risquée pour un groupe peu technique qui misait beaucoup sur la surprise et la nouveauté, mais elle est assumée et maîtrisée ici.

  L'album est donc un habile patchwork de ce que Justice sait faire de mieux, du disco-funk moite et épique sur "Safe And Sound" et "Alakazam!", de la pop grandiosement gothique sur "Pleasure" et l'épopée "Chorus", de l'électro-pop de blockbuster sur "Stop", "Close Call" et "Love S.O.S", de l'électro-rock sur "Heavy Metal" (entre des arpèges classique et "The Brainwasher" de Daft Punk) et un mix de tout ça en mode tubesque sur "Fire" et l'irrésistible "Randy"
  Le résultat final (à écouter ici) est d'une homogénéité totale, sans moments faibles, et même s'il a perdu l'impact de la surprise et l'énergie punk de la jeunesse, il a gagné en maturité et a su se renouveler par petites touches et approfondir certains aspects de la musique de Justice (on pense à la musique très "film janopais à la Ghibli" et ce petit cliquetis rythmique à la Kraftwerk sur le dernier morceau). L'album est bon, certains morceaux grandioses se vivent comme des films maximalistes, et c'est déjà beaucoup de bonheur à chaque écoute.


Alex


  

jeudi 1 décembre 2016

2016 RétroPop : The Last Shadow Puppets - Everything You've Come To Expect, Andy Shauf - The Party, Those Pretty Wrongs - Those Pretty Wrongs & The Goon Sax - Up To Anything


The Last Shadow Puppets - Everything You've Come To Expect (2016)

  C'est dommage. Ce disque était un peu une arlésienne du rock moderne, un de ces albums que tout le monde attend avec finalement peu d'espoir de le voir réellement débarquer dans les casques et les enceintes. Et puis, une fois qu'il sort... Une ou deux écoutes distraites, et un "c'était mieux avant" plus tard, l'album est passé à la trappe. Triste syndrome.

  Car bon sang, il est bon ce disque. Presque autant que le premier, qui a eu l'avantage d'être à nos côtés pendant des années. Celui là, en quelques mois déjà, a pris de la bouteille, a gagné en saveur. C'est bon signe. 

  Les amateurs du premier disque seront en terrain connu avec le superbe "Aviation". Il y a toujours autant de pop 60s, de Scott Walker, de Love et de Hazlewood, mais les années passées, l'expérience engrangée et les influences se diversifiant, on peut aussi bien y déceler du Gainsbourg que de la soul. La composition est impeccable, les arrangements luxuriants et fins (merci Owen Pallett, cf "Pattern"), le chant parfait. L'expérience, c'est ce qui s'entend sur beaucoup de ces titres, moins énergiques mais plus finis, plus subtils, comme "Dracula Teeth" aux cordes mystérieuses et aux guitares twang, et "Miracle Aligner" (écoutez toutes ces couches de voix, l'écho suave sur la guitare, la rondeur de la basse, les subtilités des cordes, la douceur du chant....). C'est particulièrement audible sur "Everything You've Come To Expect", pop-soul filtrée de haute volée, sous patronage bienveillant des Beach Boys, de 10cc et d'Isaac Hayes.

  Mais le rythme sait accélérer, l'ambiance se faire plus moite, et les riffs plus mordants, comme sur l'irrésistible "Bad Habits". Au détour d'un beat hip-hop, le trip rétro rattrape 2016 ("The Element Of Surprise", la belle). Et puis, même si le chant de Turner convoque autant Iggy Pop qu'Elvis sur "Sweet Dreams, TN", on pense quand même beaucoup aux derniers Arctic Monkeys. C'est encore plus frappant sur la merveille de ballade lennonienne "The Dream Synopsis", où Turner fait des merveilles. Miles Kane et lui s'aventurent aussi dans des ambiances plus psychédéliques, comme sur le schizophrénique "She Does The Woods" et "Used To Be My Girl", qui est un peu moins intéressante que le reste du disque (comme "The Bourne Identity").

  Bref, le disque vaut vraiment le coup, et si vous faites partie de ceux qui sont passés à côté, redonnez-lui sa chance (en l'écoutant ici).





Andy Shauf - The Party (2016)

  Si vous aimez les grandes chansons pop, l'épure et les songwriters de génies à la Lennon, McCartney, Harry Nilsson, Elliott Smith (et plus récemment Christopher Owens, Tobias Jesso Jr), ne cherchez plus, vous avez votre disque. Vous serez d'ailleurs convaincu dès les premières mesures de "The Magician", morceau à la fois lumineux, plein d'espoir et plein de tension, d'un désespoir sans fond aux abîmes terrifiantes. Comme le classique pop instantané qu'il est.

  Et tout le disque est à l'avenant. Bien écrit, tellement bien construit qu'on se demande quel cerveau démoniaquement brillant a bien pu placer des arrangements aussi précisément où il le faut, quand il le faut, tout le long de l'album (cf "Early To The Party"). Quelques morceaux ressortent encore plus que les autres, comme "Quite Like You", "Begin Again" et "To You", mais j'aurais bien du mal à trouver des défauts ou des points faibles à ce disque, d'une cohérence sans faille et dont l'homogénéité en termes de qualité occulte totalement la mise en son sobre et le rythme lent de l'ensemble.

  Vous l'aurez compris, je vous recommande fortement de cliquer ici pour l'écouter, et profiter d'une grosse demie-heure de grâce.





Those Pretty Wrongs - Those Pretty Wrongs 

  Groupe formé par Luther Russell des Freewheelers, et Jody Stephens, connu pour avoir été le batteur des grands Big Star. Ce disque rappelle d'ailleurs énormément le groupe. Il est sorti sur Ardent, et a été enregistré avec du matos de Big Star (dont des guitares de feu Chris Bell, ce qui est un chouia glauque). D'ailleurs, c'est fou comme on entend le groupe dans cette musique, tant dans le son (guitares aériennes, mellotron, basse généreuse et choeurs troublants sur le magnifique "Ordinary"). C'est à la fois hyper jouissif, on croirait que Big Star ressort un truc et.... troublant encore une fois. 

  Mais ce sentiment est moins fort sur d'autres bons titres comme "I'm For Love", où l'influence est partagée avec les Byrds, et sur la suite de l'album, qui est un bel écrin entre psyché-folk et pop tranquille. Avec parfois un regain d'énergie rock sur "Thrown Away" au son très Mamas & The Papas.

  Ce qui est dommage, c'est que "Ordinary", le seul morceau vraiment 100% calqué sur les vieux Big Star, malgré son existence étrange et sa redondance, est le meilleur morceau de loin de ce disque qui souffre légèrement de mollesse malgré de grosses qualités mélodiques. Mais l'ensemble se tient très bien, et je vous encourage à l'écouter ici.





The Goon Sax - Up To Anything

  La pop post-punk des jeunes Goon Sax est très classe. D'ailleurs, "Up To Anything", le morceau titre, serait le genre de singles parfaits qu'un Baxter Dury sortirait s'il avait 20 ans. L'ensemble du disque est cohérent et se tient à merveille, et les singles "Boyfriend", "Susan" et "Icecream (On My Own)" sont immédiatement gravée au fond de notre boîte crânienne. Cependant, leur son très référencé et peu variable d'un morceau à l'autre (comme le tempo) peut lasser sur la longueur de l'album, mais c'est du chipotage. Dans l'ensemble c'est assez brillant, et ça s'écoute ici.



Alex

mardi 29 novembre 2016

Rock Post-Punk 2016 : Iggy Pop - Post Pop Depression, Parquet Courts - Human Performance, OMNI - Deluxe & Tyvek - Origin Of What


Iggy Pop - Post Pop Depression (2016)

  C'était pas évident, mais il l'a fait. Assisté d'une équipe de piliers du rock indé, menée par Josh Homme, Iggy vient quasiment d'égaler ses meilleurs LP solo. "Break Into Your Heart", avec son chant de crooner du désert, ces guitares vicieuses, sa rythmique et son synthé post-punk, puis son piano et ses choeurs (qu'on jurerait de Bowie, mais non c'est bien Homme) d'une grande théâtralité, forme un petit monde obsédant dont on ne voudrait pas sortir. Comme les meilleures chansons. La très pop et Johnny Marr "Gardenia" arrive à suivre sans l'égaler ce premier uppercut. Mais le deuxième coup est pour bientôt, puisqu'"American Valhalla" est une tuerie, inventive et vicieuse à la fois. La même inventivité pop dans un cadre rock et rauque est retrouvée plus loin sur "Chocolate Drops". Ces deux titres pourraient concourir avec "Under My Thumb" des Stones dans la catégorie "meilleure utilisation de claviers ou xylophones légers dans un enregistrement rock". Et si on parle créativité, la pop mêlée de garage-blues cubiste de "Paraguay" est sans égale. 

  "In The Lobby", plus frontalement rock et plus frontalement Bowie, pue le stupre et la décadence californienne. On aurait pu la caser dans un épisode de Californication celle là. Un dans lequel Hank Moody et Charlie Runkle finissent particulièrement défoncés et croisent la route d'un nombre invraiscemblable de somptueuses créatures siliconées en chaleur. C'est plutôt le désert des Doors ou des westerns de Leone qui servirait de décor au sablonneux "Vulture"

  Ce disque est autant un baroud d'honneur pour le vétéran Pop qu'un hommage à son ami Bowie, dont le fantôme hante "Sunday" et "German Days". Et c'est un bien bel effort que nous livre là le vieil Iguane. Beaucoup d'artistes de tous âges tueraient pour pondre un truc aussi vital que cet album. Merci au gros boulot de Josh Homme, dont la production burnée, à la fois sauvagement rock et sachant se faire pop et inventive tutoie les sommets. Et merci à ses gars dont le jeu radical et sans concession donne corps à ce disque impressionnant. Peu importe à quel point 2016 aura été cruelle, Iggy l'immortel nous a tous vengés avec ce gros doigt d'honneur dressé face à cette année pourrie. 




Parquet Courts - Human Performance (2016)

  Les Parquet Courts viennent définitivement de prouver avec ce disque qu'ils sont un des grands groupes rock de l'époque. Grâce à leurs projets plus obtus, ils ont su agrandir leur palette vers davantage d'influences et assurer leur son et leur identité avec force. Certes, on entend Pavement, David Byrne et Sonic Youth sur "Already Dead", mais cette boîte à rythme qui double la guitare, ce son de guitare, ce pont... C'est brillant. 
  Comme le post-punk raide de "Dust" et "Captive Of The Sun" au son chaud très 70's et psychédélique, ou celui tout aussi raide mais plus froid de "I Was Just Here" (très Fear Of Music). La gouaille du chanteur est pour beaucoup dans la qualité de ces morceaux, ça s'entend surtout sur "Outside", "Two Dead Cops", "Pathos Prairie" et "Human Performance". Là, on pense aux Jam, aux Clash et à Blur

  Mais malgré toutes ces influences supposées et ces cousinages sonores, à chaque instant la musique est du Parquet Courts à 100%. Et si vous voulez savoir ce que ça veut dire, écoutez "Paraphrased". Ces changements de rythme, ces ruptures, ce fond pop et punk à la fois, ces inclinaisons noise et lo-fi discrètes.... C'est tout ça. Cette diversité de styles aussi, de la slacker pop de "Steady On My Mind" et "Keep It Even", au psychédélisme de "One Man No City" en passant par la britpop croisée au surf rock de "Berlin Got Blurry" et la ballade psyché "It's Gonna Happen"

  Bref, un superbe disque de rock qui prouve que le genre peut être tout aussi vital en 2016 que jamais, même si beaucoup a déjà été fait. Il ne s'agit pas de faire table rase du passé, mais de l'embrasser, de le déconstruire, d'en prendre ce qu'on veut et avec cette base, de foncer tête la première, avec énergie et conviction. 




OMNI - Deluxe (2016)

  Comme autre grand disque (pop)rock et post-punk de cette année, avec option lo-fi saturée et folie à la Ought, ce Deluxe du groupe OMNI se pose là. Ecoutez donc les riffs hyperactifs, la rythmique tordue et le chant dérangé de "Afterlife", "Plane" ou "Wednesday Wedding", et vous verrez ce que j'entends par là. Mais le groupe sait se faire funky comme sur "Wire" ou mélodique et pop comme sur "Earrings", "Cold Vermouth", "Eyes On The Floor" et "Jungle Jenny". Voire même à la fois noisy et mélancolique comme sur "Siam". Et puis on pense à tous les grands, de Television aux Strokes (sur "78") en passant par les Talking Heads et les grands mélodistes anglais. 
  Mais là encore, OMNI impose son propre son, son identité, tout au long d'un album d'une cohérence et d'une homogénéité qualitative à toute épreuve.





Tyvek - Origin Of What (2016)

  En plus punk et crado, on a le combo Tyvek, qui se complaît dans des riffs sauvages (et jouissifs) à haute énergie, des vocaux braillés répétitifs sur moins de 2'30" et beaucoup de bruit. On entend comme un peu de Clash des début sur le brillant diptyque inaugural "Tip To Tail" et "Can't Exist". Mais les gars savent varier les ambiances avec des passages noisy presque psychédéliques (on pense presque à la folie de Barrett sur "Girl On A Bicycle") et de la post-punk sur "Gridlock". Tout le reste de l'album est de la même volée, entre punk, pop, psyché, post-punk et noise, pour un résultat toujours aussi enthousiasmant. 


Alex

dimanche 27 novembre 2016

M83 - Junk (2016)



  Peut-être est-ce dû au fait que je sois né en 1994, que pendant mon enfance mon chanteur préféré était Michel Berger (avec Balavoine pas loin). Peut-être que c'est ça qui fait que je place cet album de M83 bien plus haut que la majorité de la critique qui y voit au mieux une kitscherie sympathique, au pire une bouse. Personnellement, je suis conquis dès les premières mesures de ce piano boogie qui rythme "Do It, Try It", très Michel Berger justement. Ces synthés too much, ces voix qui le sont tout autant, cette basse jouée au synthé pour enfants, ça doit rappeler des génériques de dessins animés de l'époque. Ou alors c'est juste l'oeuvre d'un musicien pop surdoué, et il faut juste avoir la même affinité que lui pour certains sons certes sucrés et peu organiques mais avec une personnalité affirmée. Ces deux hypothèses ne sont pas mutuellement exclusives. Et quand on entend le niveau de détail de l'arrangement de ce morceau (vous entendez le banjo ?), et qu'on observe la structure du morceau se dérouler comme par magie, avec une richesse et une complexité inouïe et ce sentiment d'une facilité et d'une évidence qui est à la fois le but ultime et ce qui est le plus dur à atteindre en pop, le doute n'est plus permis. Il y a du génie là-dedans. 

  Comme dans le merveilleux "Go!", qui fait voyager avec ses synthés baveux, son saxo, et le chant aérien de Mai Lan. La montée en puissance funky (ces guitares!!!) et ce drop de synthé qui aurait à merveille servi pour le générique d'un Magnum boosté aux hormones fout des frissons. D'autant plus que cette puissance contraste avec la douceur des couplets. Et puis bon sang, le groove de cette basse, le solo de guitare tellement cheesy de Steve Vai qui ramène en enfance immédiatement, ce saxo qui se perd dans l'écho... Tous ces éléments sont tellement bien foutus et impriment tout de suite le fond de votre cervelle qu'on y reconnaît bien plus qu'un pastiche amusant. Les montagnes russes sonores sont aussi des montagnes russes émotionnelles dans lesquelles on peut projeter tout son être, tous les sentiments imaginables. 

  On a ensuite les cathédrales de prog-pop symphoniques "Walkway Blues" et "Solitude" qui évoquent tour à tour Pink Floyd, Supertramp et Electric Light Orchestra dans leur poignante démesure, leur sens de la mélodie qui tue et touche le coeur, et leur science des arrangements, avec ce jeu entre organique, synthétique et électronique. Dans le même style, "Moon Crystal" pourrait être un générique de sitcom, qui creuse dans la même veine disco-funk orchestrale à la Bee Gees, qu'un Breakbot ou que les récents Justice ou Daft Punk, avec ce côté variété qui peut évoquer également certaines gloires françaises. Et là encore, le sens mélodique, la construction et la mise en son admirable sauvent le tout du kitsch sans fond (si vous n'êtes pas convaincus, penchez vous sur la basse gainsbourgienne ou les cordes façon Barry White). 

  Les tubes 80s revus façon électro-pop ludique ne sont pas en reste, avec ce chanté-parlé sexy à la Adjani de Mai Lan sur "Bibi The Dog". Mai Lan qui fait aussi des étincelles sur "Laser Gun". Et puis il y a ce générique de sitcom là encore, mais façon débuts d'Indochine sur le prenant "The Wizard". Et puis il y a Beck, qui revêt ses habits funk le temps d'un "Time Wind" très French Touch.

  Et ce funky "Road Blaster", drivé par des cuivres over the top, avec en filigrane des onomatopées féminines très Bardot (cf "Comic Strip"). C'est ce qui est passionnant avec ce disque. Ceux qui l'écouteront rapidement entendront de la pop 80s générique, et ceux qui s'y plongeront entendront tout un pan de la chanson française, remise au goût du jour (un plan de piano à la Sanson par ci, par là...). C'est sûrement pour ça que les américains sont passés à côté de ce disque en majorité. Cet aspect chanson française revisitée par un type hyper talentueux et sûr de ses racines, mais qui a vu du pays. On est proche de Daho dans la démarche. 

  Et puis cette schizophrénie due au déracinement, ce blues du pays et ce rêve américain mélangés, ce drôle de sentiment donne une profondeur supplémentaire à l'album. Cette couche s'entend sur "Tension" et "Ludivine" pour qui veut bien l'y entendre. De chanson française il sera question plus frontalement sur "Atlantique Sud", ce duo magnifique avec Mai Lan, collaboratrice de premier choix sur l'album vous l'aurez compris. Le côté comédie musical (y'a de la théâtralité, comme un soupçon de Polnareff) et ultra premier degré fera fuir les puristes, tant pis pour eux. Nous on se régalera, on frissonnera, on pleurera.

  Alors bien sûr, des fois c'est un peu trop. "For The Kids" est très sympa et a un bon côté Michael Jackson à son plus tendre, mais le monologue enfantin est plus à ranger à côté du générique de Sauvez Willy que de "Heal The World". Et la conclusion, "Sunday Night 1987", malgré son bon solo d'harmonica au son uuuultra Stevie Wonder, ronronne un peu. Mais bon je chipote. 

  Vous l'aurez compris, je n'aurais pas écrit une tartine aussi grosse sur un album que je ne trouve pas absolument passionnant. Je vais sans doute en laisser beaucoup sur le bas-côté sur le coup, car beaucoup ne l'ont pas compris. Mais si j'ai pu donner envie à certains de l'écouter, ou d'y revenir avec une oreille plus attentive, j'en suis ravi. Cet album le mérite. 


Alex

vendredi 25 novembre 2016

Aristocratie Indie Pop 2016 : Lionlimb (Shoo), Wild Nothing (Life Of Pause), & The Shacks (EP)


Lionlimb - Shoo (2016)

  Cet album est une bombe. Dès l'intro "God Knows" entre soul et pop de haute volée, on pense aux meilleurs : Lennon, Nilsson, Elliott Smith, Christopher Owens, Tobias Jesso Jr, Whitney. Avec ce son particulier, si chaud et volontairement ultra-vintage mais qui paradoxalement sonne ultra moderne... Un peu comme des Foxygen, avec le côté bordélique en moins. C'est criant sur les excellentes "Domino", "Tinman", et "Just Because" (à la pop-rock encore gorgée de soul, comme sur un Radio City moderne), la plus psychédélique "Ride", ou des morceaux avec une petite touche glam bienvenue comme "Lemonade" ou "Turnstile". Et toujours ce piano puissant aux accords bouleversants, comme sur le slow "Hang" ou le boogie "Blame Time". Qui peut même faire chialer comme sur le plus jazzy "Wide Bed". Et l'album se conclut comme il a commencé, par un sommet indie pop : "Crossroad". 
Ecoutez ce superbe disque ici, et dites m'en des nouvelles !





Wild Nothing - Life Of Pause (2016)

  Encore un superbe disque pop. Qui commence fort par un "Reichpop" fort mélodique aux sonorités et à la rythmique que n'auraient pas reniés les Talking Heads, ni Dev Hynes de Blood Orange plus près de nous. Et qui se poursuit par une série de tubes aux accroches synthétiques irrésistibles comme les géniales "Lady Blue", "TV Queen" et ma chouchoute "Life Of Pause", dans laquelle on entend du Foxygen (et du Todd Rundgren en filigrane). Les Foxygen sont aussi évoqués sur la très bonne "A Woman's Wisdom". Le post-punk de "Japanese Alice", "Alien", "Love Underneath My Thumb" et "To Know You" rappelle avec plaisir à la fois Low et Scary Monsters de Bowie, mais aussi Interpol et The Horrors. Tandis que les choeurs enchanteurs de "Adore" et sa délicate mélodie nous transportent avec un psychédélisme aussi ensoleillé que champêtre. Qui transparaît aussi sur la encore très rundgrenienne "Whenever I"
  Ce disque est de très grande classe, les mélodies sont intemporelles, le son est parfait, le chant est émouvant, c'est un grand album, point.




The Shacks - The Shacks EP (2016)

  De la bonne pop 60s à guitare avec une voix féminine mystérieuse et des arrangements à la Hazlewood, que demander de plus ? Tous les titres sont parfaits dans leur genre et explorent des contrées sonores variées, tout en conservant une vraie identité et un fil rouge sonique intact au long de l'écoute. 
  Bref, vous allez l'écouter (ici) et l'adorer ce généreux petit EP (9 morceaux pour 30 minutes, d'autres auraient nommé ça un album).



Alexandre


mercredi 23 novembre 2016

A Tribe Called Quest - We Got It From Here... Thank You 4 Your Service (2016)



  AAAAaaaah qu'il est bon ce disque. Dès "The Space Program", les flows s'entrechoquent, se répondent et s'interpellent comme les samples sur une musique qui sonne à la fois old school et moderne. "We The People" éblouit avec son feeling rock, de l'écho rockabilly sur la voix de Q-Tip aux sonorités. La production de Q-Tip sur l'album est absolument brillante, les flows sont étincelants, les parties chantées accrocheuses, l'ensemble est bien composé et brillamment exécuté (merci au mélange samples - instruments live, notamment visible sur "Solid Wall Of Sound" avec Elton John). Les feat sont hyper bien gérés (les interventions de Busta sont plus classes que jamais, le jeu de Jack White apporte un vrai plus...). Et puis ces textes, qu'ils sont bons !

  Le passage de flambeau de "Dis Generation" sonne plus comme une victoire  qu'un aurevoir, et l'ensemble de l'album est un bel hommage à Phife Dawg, décédé avant la fin des enregistrements (et honoré sur "The Donald"). On espère que Q-Tip et Ali Shaheed Muhammad continueront à faire cette musique, ensemble sous un autre nom (ce disque est le dernier de Tribe) ou séparément. Quand on entend des bombes comme la très Mobb Deep "Kids..." avec André 3000, la funky "Melatonin", les choeurs angéliques de "Enough!!" ou le beat millésimé de "Mobius", on ne peut qu'espérer que ces putain de morceaux aient des petits frères bientôt. 

  RIP Phife, et longue vie à Q-Tip et Ali, qu'ils continuent de nous fournir en hip-hop de qualité, sans renoncements artistiques, modernes et accessibles. Foncez l'écouter ici.


RIP Phife 
Alex


lundi 21 novembre 2016

Frank Ocean - Blonde (2016)

  Celui là je sais pas trop comment en parler. Des disques qu'on attend autant, finalement ça arrive pas si souvent. Depuis la claque Channel Orange en 2012 (notre chronique ici), qui a recomposé tout un pan du paysage musical à la seule force de sa beauté insolemment moderne, c'était le silence radio, à quelques collaborations près. Et puis, en 2016, le labyrinthique, abstrait et peu accessible ENDLESS (dont on a parlé ici) arrive par surprise. Et moins d'une semaine plus tard, ce Blonde (ou Blond selon l'artwork). Tout a déjà été dit sur le rapport entre le contenu de ces disques et l'évolution d'Ocean, ainsi que sur l'habile tour de passe-passe qui lui a octroyé le plein contrôle de ce disque, et l'indépendance vis-à-vis de sa maison de disque.

  Non, on ne va pas reparler de tout ça, je vous conseille d'aller fureter sur internet, vous trouverez de très bons papiers (en anglais souvent) là dessus. Ce que je peux vous dire par contre, c'est que ce disque est putain de beau. J'ai d'abord eu une période de doute concernant les deux fournées 2016 de Frank, que j'ai trouvées au départ pas mal, un peu brouillon, trop dures d'accès, mais quand même... Un truc, un je ne sais quoi de plus, m'a fait revenir encore et encore sur ces albums. Jusqu'à ce que, petit à petit, à force de fouilles plus intensives je prenne mes repères dans ce riche corpus, et que j'en comprenne enfin l'architecture, laissant toute sa beauté m'éblouir. Bref, j'ai passé mon été à courir sur les bords de Loire, sous le caniar, avec Blonde et ENDLESS dans les écouteurs. Si j'avais à donner mon disque de l'été a posteriori, ce serait donc Blonde sans hésitation. 

  Tout est parfait, de "Nikes" à l'instrumentation typique de ce qu'on pourrait attendre d'un morceau de Frank Ocean (comprendre rnb électronique et mélancolique baigné dans le hiphop), mais aux effets vocaux déstabilisants puis obsédants, à la déchirante ballade entre indie rock et soul "Ivy", jusqu'à un "Pink+White" confortablement soul, comme un Marvin Gaye actualisé. Le chant est parfait, la production moderne et exigeante, avec un son particulier, empruntant autant à ses influences habituelles qu'au rock, à la pop et au folk indés, pour un son très particulier, entre chaleur soul/rnb et un son froid, "blanc" et clinique d'une précision chirurgicale. Ca s'entend même sur des titres plus soul comme "Solo" et "Godspeed" aux orgues 70s revus et corrigés. Et sur deux des meilleurs titres du disque avec "Ivy", le magnifique "Self Control", qui doit beaucoup au folk visionnaire de Bon Iver, et le pop-folk électronisé "White Ferrari" qui cite les Beatles.


  Le mélange entre pop indé et rnb est une réussite bluffante, sur le brumeux "Skyline To", où de discrètes guitares pastorales côtoient des synthés qui auraient pu figurer sur Mummer de XTC, et un chant rnb. Idem sur le presque ambient "Seigfried". C'est encore plus marquant sur "Pretty Sweet" qui utilise des guitares presque punk, des choeurs mystérieux qui auraient pu se retrouver sur un Midnight Juggernauts, un Justice ou un Klaxons, et une rythmique quasi jungle. Sur ce titre, on pense aussi aux (bonnes) dernières expérimentations rnb-rock du collègue Miguel

  Ce mix, augmenté d'une dose d'électronique, accouche d'une chanson pleine de qualités et accrocheuse sur "Nights". L'électro-rnb à la James Blake (et donc indirectement Bon Iver) de "Close To You", et celle alternativement noisy (le street recording) et autotunée de "Futura Free", sont tout aussi excitantes.

  Frank sait aussi gérer ses invités avec brio, en les utilisant par petites touches imperceptibles comme Kendrick ou Beyoncé, ou de façon plus forte comme le moment de bravoure d'André 3000 sur "Solo (Reprise)", absolument mémorable entre ce piano grave et ces glitches électroniques. Les interludes sont par contre moins marquants, à part le bon "Good Guy". "Be Yourself" gâche un peu les réécoutes, comme "Facebook Story" même si ce dernier a le mérite de conter une histoire à la fois marrante, édifiante et terrifiante.

  Bref, ce disque est un chef-d'oeuvre, un autre monument à créditer au génie de Frank Ocean, qui non content d'être un des chanteurs à la signature vocale et aux techniques de chant les plus marquants et les plus importants de sa génération, se double d'un auteur et d'un compositeur-producteur avec une vraie vision artistique et un talent monstrueux. S'il ne fallait qu'une preuve que le gars est la relève de monstres sacrés comme D'Angelo, et pas un épiphénomène, elle est là, dans ce magnifique album (écoutable ici).


Alex